Convertir l’usure en capacité d’action

Sur les quartiers populaires : Il n’y a pas une dénaturation qui résulterait du fait d’y vivre. Par contre, il y a une sorte d’usure, qui en fait n’a jamais été visiblement prise en compte, analysée, ni même convertie en capacité d’action.

Rencontre le 22/11/2011 dans le cadre d’Origines Contrôlées avec Nacira Guénif, sociologue et anthropologue, dont les thèmes de recherche portent, entre autres, sur les questions croisées de genre et d’ethnicité; et Jean Baubérot, historien et sociologue, spécialiste de la Sociologie des religions et fondateur de la sociologie de la laïcité. Propos recueillis par Mélanie Labesse, Couac

Le Couac – Pourquoi les quartiers polaires sont-ils impopulaires ?

Nacira Guénif – La première note humoristique qui m’est venue à l’esprit en entendant la question c’est « ils n’ont que ce qu’ils méritent »,. Ce qui est sans doute ce que le monde pense, c’est-à-dire qu’on peut se simplifier la vie en décidant que finalement ce sont des habitants des quartiers populaires qui ont tout fait pour devenir impopulaires… Je pense qu’il y va falloir sans doute développer une forme d’ironie par rapport à cette espèce de dramaturgie des quartiers populaires qu’on voit se développer depuis 40 ans maintenant.

Jean Baubérot et Nacira GuénifD’abord en concluant que sans doute une des manières de rendre les quartiers populaires très impopulaires, ça a été de créer une politique spécifique. Je pense que c’était une erreur absolue, la politique de la ville a été un échec. Alors aujourd’hui elle est enterrée. Fadela Amara a été le fossoyeur de la politique de la ville. Elle n’a plus d’existence politique, mais en fait, elle n’a jamais eu de pertinence politique. C’est beaucoup plus grave effectivement la manière dont on s’est mobilisé autour de ces questions-là. Du coup, toutes les questions qui étaient sensées êtres abordées pour améliorer les conditions de vie et rendre habitable ces quartiers sont toujours des questions qui ont été traitées a minima, et qui ont renforcé tous les stéréotypes, toutes les représentations négatives, voire, qui ont bloqué véritablement l’action par rapport aux problèmes réels qui se posaient dans ces quartiers. Donc leur impopularité est due essentiellement à l’incurie politique, à mon avis. Les habitants de ces quartiers ne sont pas génétiquement différents des autres, ils ne sont pas plus altérés par leur existence, ils ont d’ailleurs souvent une grande capacité à résister et à surmonter les difficultés qu’ils rencontrent… Donc il n’y a pas une dénaturation qui résulterait du fait d’y vivre. Par contre, il y a une sorte d’usure, qui en fait n’a jamais été visiblement prise en compte, analysée, ni même convertie en capacité d’action. Ce sont des quartiers qui doivent leur impopularité aussi à leur impuissance. C’est à dire des lieux où on ne parvient pas à agir sur les problèmes, où on ne parvient pas à s’organiser… On voit très bien aujourd’hui que de jeunes citoyens français qui veulent se mobiliser, toutes les formes d’organisations auxquelles ils se sont essayés ont toujours été contrées, ont toujours été arraisonnées. Et c’est sans doute une des dernières raisons, et non des moindres, pour lesquelles les quartiers populaires sont impopulaires, c’est parce qu’ils sont peuplés de jeunes. Or les jeunes sont devenus une espèce en soit. On est «jeunes», c’est comme si on ne changeait jamais d’ailleurs d’identité, on reste jeune très vieux. C’est un des quartiers où on peut rester jeune le plus tard possible, jusqu’à 40 ans vous êtes jeunes, surtout si vous n’avez pas pu trouver une insertion ou des modalités d’existence autonome. Ça c’est quelque chose de très spécifique aux quartiers. D’ailleurs, c’est des quartiers populaires précisément parce que c’était là où il y avait le plus fort taux de jeunesse en France, que s’est développé une représentation de la jeunesse négative qui aujourd’hui se diffuse dans l’ensemble de la société. Donc ils n’y sont pour rien, mais c’est sans doute là qu’est née cette représentation négative d’une jeunesse irresponsable, incapable, inadaptée… Tout autant de choses qui sont attribuées aux quartiers alors même qu’ils n’ont été que le résultat.

A chaque fois, soit on diabolise, soit on victimise, mais on ne voit pas des gens debout, des gens qui essayent de faire face à leur environnement et à leur condition, on ne voit pas des gens qui tentent de s’en sortir, parce que ça c’est pas très médiatique.

Jean Baubérot – Il y a eu aussi tout le développement d’une représentation des quartiers populaires. Quand on regarde la plupart des films, des séries, on met en scène des gens qui sont riches, qui vivent dans des habitats que les classes moyennes ne pourraient même pas se payer. Mais qu’est-ce qu’on pouvait «spectaculariser» au niveau des quartiers populaires ? C’était les faits divers finalement. Parce que le quotidien, et la lutte pour arriver à s’en sortir, c’est ennuyeux, c’est pas médiatiquement très visuel. Donc ce qui est visuel, ce qui peut faire choc, ce qui peut faire réagir, ce qui peut provoquer des émotions, des indignations, c’est en fait le fait divers. D’où une focalisation quand on va parler des quartiers populaires sur le fait divers, ou alors à l’inverse effectivement, sur la compassion, « oh les pauvres, comme ils sont malheureux », etc.

Mais à chaque fois, c’est soit on diabolise, soit on victimise, mais on ne voit pas des gens debout, des gens qui essayent de faire face à leur environnement et à leur condition, on ne voit pas des gens qui tentent de s’en sortir, parce que ça c’est pas très médiatique.

Dans une société qui est une société du voir, du spectacle, la progression de cet aspect un peu impopulaire des quartiers populaires, a été nette. Pour revenir au politique, moi ce qui me frappe, c’est qu’en Espagne, en France, c’est la droite qui maintenant, prend l’adjectif populaire. L’UMP, le P de l’UMP, c’est populaire. Les jeunes de l’UMP ce sont les « jeunes populaires ». En Espagne, le parti de droite, c’est un parti dit « populaire ». Et donc, autrement dit, le « populaire », politiquement, ça va être de mettre de l’ordre dans ces quartiers, ça va être synonyme de faire régner l’ordre dans ces quartiers. Ce n’est plus prendre en compte les besoins du peuple, mais c’est faire régner l’ordre sur le peuple. Et il y a une captation du terme au niveau politique qui me semble très nette.

Le Couac – Dans la foulée de vos réponses, est-ce qu’il y a à votre sens des pistes, et quelles seraient les pistes pour renverser cette situation ?

Nacira Guénif – Je crois qu’il faut arrêter, qu’il faut cesser d’être poli et d’être bien élevé. Evidemment les personnes qui sont souvent stigmatisées comme étant inadaptées, inaptes au travail, inaptes aux études – enfin ça semble être la population la plus présente dans les quartiers populaires… – les populations qui sont pointées du doigt, ont tendance à dire « mais non, vous savez, il se passe des choses bien chez nous, on n’est pas tous comme ça, on s’en sort », etc. Je pense qu’il faut définitivement récuser cette ligne argumentative, parce que c’est une ligne qui renforce l’accusation, en fait qui renforce la procédure de stigmatisation. Donc la seule réponse possible, c’est une réponse politique qui consiste à dire « mais nous n’avons pas à nous défendre des accusations qui nous sont faites, nous n’avons pas à passer notre temps à faire la preuve que nous sommes intégrés, employables, de bon parents, que nous sommes capables de suivre l’éducation de nos enfants…». Toutes ces choses qui aujourd’hui gravitent en fait, autour de la thématique des quartiers populaires, ce sont des choses qu’il faut récuser, de manière politique, en disant qu’elles n’ont pas lieu d’être, et qu’elles constituent un obstacle. C’est cet aspect là qui me semble essentiel aujourd’hui. Précisément pour récuser la captation de l’usage populaire. Mais y compris ces connotations les plus répressives. La répression commence précisément par la mise en cause des personnes. Je crois que politiquement, il faut essayer de mettre en avant le fait qu’il y a un refus à la fois de la mise en cause, et des réponses attendues à ces mises en causes. Plaider sa bonne foi, plaider ses capacités, se promouvoir, se vendre, se rendre attractif, etc, rendre attractives, par exemple les banlieues à travers leurs artistes, tous ces gens qui ont un parlé, vous savez, très haut en couleur sur les plateaux télé. Je trouve que ça contribue en fait à entretenir l’idée qu’il y a bien un problème, la preuve, c’est qu’il y a des gens qui se démarquent de ce problème. En fait, c’est sans doute le moment de renverser complètement, là, maintenant, et d’expliquer qu’en fait c’est presque une aubaine pour certains, il y en a qui prospèrent, et depuis très longtemps, sur l’idée que les quartiers sont pathogènes, sont des lieux qui génèrent de la violence, de la déviance… C’est sans doute cette mécanique là qu’il faut réussir à rompre et à interrompre.

Jean Baubérot – Et finalement, raconter les mêmes histoires sur les quartiers populaires que sur les gens qui vivent en quartiers bourgeois. Il y a des fois où je me dis : quand il y a une histoire racontée dans un téléfilm ou dans un film, pourquoi on fait habiter ces gens dans les beaux quartiers ? La même histoire pourrait se passer dans un quartier populaire. Mais voilà, il faut, quand il s’agit d’un quartier populaire, que tout de suite les stéréotypes arrivent, qu’ils soient positifs ou négatifs. Et finalement, il y a une sorte de droit à l’indifférenciation qui est peut-être très importante pour pouvoir parler autrement des quartiers populaires.

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